Nouvelle
jeudi 25 janvier 2007, par Catherine Manuel-Lamarque
Cet après-midi, il neige et c’est là. C’est maintenant, tout de suite et je n’ai pas envie. Pas maintenant, ça ressemble trop à une impro. Je ne suis pas prête, il reste du temps. Pourtant, il n’en reste pas. Je sais que je vais y aller, ne peux pas faire autrement. Penser à autre chose, débrancher, respirer l’air du large.
La dune est haute, la dune est blanche. De là-haut, je contemple l’océan, l’ourlet de l’écume, le bleu qui tire au vert quand il glisse vers l’horizon. La plage est déserte, je suis seule au monde, le soleil a du mal à percer et j’ai du mal à bouger.
Rester là, ne plus ressentir, ne pas attendre, ne pas prévoir, ne pas surveiller. Seulement voilà j’attends quand même. L’impatience arrive, urgente comme un flux. Plonger, me mettre en apnée. Faire comme si seul mon corps était présent.
Ma tête partie… en balade dans les rues de la ville. Je saute sur les trottoirs comme sur une grande marelle. Il paraît que la marelle est un jeu fort ancien, très symbolique. Le ciel, l’enfer, j’y suis. Fuir , vite. La rue, j’y suis à nouveau, je musarde, j’observe les passants, joue les indifférentes quand un autre regard croise le mien. Idiote ! Il était mignon celui-là. J’aurais dû lui sourire, il aurait pu s’approcher et me dire : « c’est vous. »
Pardon ?
Hier au métro Couronnes
Oui
J’ai écrit sur les murs. Vous avez un manteau violine.
Comment le savez-vous ?
C’était hier, vous remontiez l’escalier du métro, je descendais. Je suis remonté et vous aviez disparu alors j’ai écrit sur les murs : « Belle blonde au manteau violine, faite-moi signe. » Et vous êtes là, devant moi.
Dommage mais hier j’étais à Amiens.
Pourquoi je lui réponds ça ? Coupez. Ce qu’il y a de bien avec les rêves dirigés c’est le cut. Rembobinez.
Et vous aviez une drôle d’écharpe verte et jaune ?
On prend un verre ?
Pas le temps, autant aller à l’hôtel tout de suite.
Mais qu’est-ce qui me prend ? Négliger les préliminaires, c’est pas mon genre. Aïe ! Ne plus penser, je suis en urgence, je massacre mes rêves. Rien ne va plus, tout s’accélère. Prier, tiens, pourquoi pas, crier ce sera pour plus tard. Je ne sais pas prier ou du moins je ne me souviens plus, mais je me souviens d’une paire de dés en vieil ivoire jauni. Je me souviens de la steppe et de cette marche sans itinéraire, sans temps prévu. Marcher et ne plus se poser de questions. Je me souviens de cette couleur blanche avec du gris bleuté sur le coté. Un signe, peut-être. Je me souviens de la gare de Milan. Tiens, pourquoi ? Je me souviens de ce bal à Saint-Louis, il n’y avait que des hommes, une belle soirée. Je me souviens de l’aspirateur Electrolux rouge de mon enfance. Je l’aimais bien même s’il ne remplaçait pas un chien de compagnie. Je me souviens de ta course vers les pigeons… non, je ne me souviens pas encore. C’est à venir et j’attends.
Stoïque, je me remémore un vers célèbre : « Tiens toi sage, ô ma douleur… » Qui a écrit ça, j’ai la suite sur le bout de la langue. Ça marche, la vague est passée, j’ai gagné un round. Je suis la plus forte, j’ai confiance, je n’ai presque pas eu mal. Des milliards de fois avant moi, autant après, alors ! Pourquoi m’en faire ? parce que moi, c’est moi et que je suis dans de beaux draps, un peu froissés maintenant mais qu’importe. Je veux garde ma dignité, ma coquetterie je m’en fous, ma dignité aussi, d’ailleurs. L’océan gronde, ça roule dans le ventre de la terre première.
Être présente, ne pas fuir. Arrêter moulinette des mots et le regarder, lui, qui s’approche de moi. Il est un peu vieux mais pas trop, tempes grisonnantes, le regard occupé, il bouge les mains lentement. Ne pas le quitter du regard, concentrer mon attention sur lui. Soudain il me regarde, ses yeux ne sont pas amicaux, aucun sourire n’éclaire son visage. Je n’aime pas ça mais alors pas du tout. Il va parler, ça y est, il va le dire. Pas moyen de faire comme si je n’avais pas d’oreilles. Je suis obligée d’entendre son ordre net et précis : « Maintenant, Madame, il va falloir pousser, il est là, il arrive. »
Atelier de la coquille 23 janvier 2007 Ecrire sur les murs
Chauffe, évidemment !
Grifonner vite un message dans un lieu public Où ? Quoi ? (3 mn) Peignez avec vos mots un paysage d’eau (4 mn) Ecrivez 7 « je me souviens de… » (3 mn) Mettez-vous en fuite (4 mn)
A partir des 4 fragments écrits plus haut, composez un récit (pour ceux qui le sente une nouvelle) qui commence par : Cet après-midi, il neige…