Histoire à l’envers
mercredi 10 octobre 2007, par Yves P
LARGAGE EN PLEINE MER
Je m’engage sur la passerelle, un sac en bandoulière et un journal sous le bras. Elle est déjà loin devant sur le pont principal à m’attendre. Elle me fait signe, d’un geste rapide et saccadé. De nous deux, c’est elle la plus pressée. Pressée d’en finir bien sûr. Moi, je traîne les pieds. Je sais bien où je vais.
Cérémonie d’accueil des membres d’équipages, cocktails de bienvenue, consignes de sécurité (dans la bonne humeur bien sur) et mises en scènes de la vie à bord. Quelques kilos de confettis plus tard, nous voilà accoudés à l’arrière du bateau, la mer à perte de vue. Le silence ne dure pas ... Elle se redresse, se retourne et me dit en filant : "Rejoins-moi dans 1 heure." Pas un regard entre nous.
Cette grosse barque de luxe est une prison flottante. Pas moyen de s’échapper. Amusez vous, amusez vous ! Oubliez donc qu’à la fin du voyage, l’enfer commence, et pour l’éternité.
Cette fin, sans issue, je l’ai bien cherchée. Mais je n’en reviens pas, j’ai bien l’impression d’avoir fait tout ce qu’il fallait pour que l’histoire continue. Comme si j’avais passé 5 ans de ma vie à construire ce navire, formé l’équipage, pour n’avoir d’autres choix que de tout déverser dans une fosse commune, après 7 jours de mer.
La messe est dite, entre elle et moi, je le sais bien maintenant. Il ne manque plus qu’à allumer la mèche. Elle a les mots en bouche. Elle n’a plus qu’à les prononcer.
Je reste encore un peu sur le pont, à regarder. Horizon funèbre, n’avez-vous rien à dire ? N’êtes-vous que la cigarette du con damné ?
Pas un mot, pas une pensée, pas une espérance ...
5 minutes plus tard, je me décide à quitter les lieux, pont ouest, escalier C, 4ème niveau .... Chambre 24. Je tape à la porte. Sa voix me dit d’entrer. Pas de face à face silencieux cette fois-ci, je la sens s’agiter : « Allez, allez, cette histoire a assez duré. Arrête de me regarder comme ça dans le blanc des yeux ! Arrête de quémander, y’a plus d’amour. Tout est terminé, laisse moi partir. Lorsque ce bateau arrivera au port, je larguerai les amarres, pour de bon. Toi et moi c’est fini. »
Un rire nerveux, un peu aigu, traverse la cabine. J’arrive encore à laisser échapper quelque chose de moi. Pourtant, je ne suis plus qu’un bloc de glace, détaché de la banquise, solitaire et sans but, voué à fondre, à se morfondre, dans un océan d’ennui.
Je tourne la tête pour capter la lumière du dehors. La pluie sur le hublot ne veut rien dire.